"Sur un pied, je tourne, le cercle de l'horizon tourne avec
moi, sur mes planches, je balaye l'espace du regard, du plus lointain au plus proche, d'une chiquenaude j'envoie rouler mon oeil droit derrière les angles morts, mon oeil gauche sous les
voitures, et le peigne fin de mes cils démèle les plus infimes poussières.
Mais pas un, je n'en vois pas un, plus un seul, plus aucun, comment l'admettre et comment s'y résoudre, leur disparition n'était qu'une menace pourtant, une simple
menace à laquelle je ne pouvais croire, il y aura un sursaut, pensai-je, on va prendre des mesures.
On va réagir avant d'en arriver là, je me disais, à ce désastre, à cette apocalypse, il existe certainement un moyen, peut être plusieurs, le risque a été signalé,
circonscrit, l'alerte donnée, on ne laissera pas s'aggraver la situation, un plan d'action sera mis sur pied, en trois ou quatre étapes, comme l'homme sait faire.
Et puis ce matin... Non, cela ne peut être, j'ai du mal voir, ou mal comprendre ce que je voyais, ce que je ne voyais pas, mais j'ai beau dévisager chaque
passant, scruter les figures sous les fichus, les chapeaux, l'évidence s'impose, c'est arrivé, nous y sommes voilà."
Ainsi commence le roman d'Eric Chevillard, "Sans l'orang outan", qui décrit le monde en partant de l'hypothèse que la mort d'un couple d'orang-outan, est le point
de départ de réflexions sur notre société.
A la limite du fantastique, sur un ton onirique, Eric Chevillard nous entraine dans son monde à lui, peuplé de cauchemars dantesques et en même temps très
caustiques.
Comment faire sans l'orang outan ?
Vous le saurez en lisant ce livre déroutant, poétique, et qui pourrait bien remporter un prix très bientôt...
Le point de vue de Christophe KANTCHEFF, dans la revue POLITIS:
Sans l’orang-outan est le roman le plus politique de cet automne. Y aurait-il une légère exagération dans ce propos ? Peut-être même une certaine
provocation, tant les romans d’Éric Chevillard ne se prêtent guère à ce type d’interprétation ?
Les articles qu’ils suscitent, souvent élogieux, les présentent généralement comme de jubilatoires entreprises d’écriture subtile, drolatique et déconcertante,
retravaillant des genres littéraires en les pervertissant de l’intérieur, et aux enjeux hautement esthétiques.
Des romans savants et poilants, en somme.
Ce qu’ils sont exactement et, de ce point de vue, Sans l’orang-outan ne fait pas exception.
Son point de départ ?
La disparition sur Terre des orangs-outans. Plus précisément, la mort des deux derniers spécimens de l’espèce, le couple Bagus et Mina, dont un zoo, où travaille le narrateur, avait la charge. Ce
dernier, qui répond au nom suggestif d’Albert Moindre, en était pourtant très épris, et les chouchoutait autant qu’il pouvait. Mais voilà. Le « mauvais virus » d’un visiteur,
faisant suite à la calcination des forêts où habitaient leurs semblables en liberté, et l’orang-outan n’est plus.
Rien d’exceptionnel, hélas, et à dire vrai tout à fait vraisemblable, même si l’orang-outan n’est pas le « baiji », le dauphin blanc des rivières chinoises, dont la presse
annonçait récemment l’extinction.
Plus inattendues, en revanche, sont les conséquences imaginées par l’auteur de cette disparition : rien de moins que la déchéance des êtres et du monde.
Une descente aux enfers où tous les éléments deviennent hostiles, et où les marques de la civilisation s’amenuisent. Un seul exemple : le sol s’est transformé en une poussière quasi aride où
l’on s’enlise jusqu’à l’agonie, et où règne le « hurlant », monstre au « corps mou bourgeonnant de courts tentacules gris et flasques caroncules violacées »,
« qui prospère sur les terres abandonnées comme un chancre, comme une algue, abolissant toute autre forme de vie ».
Mais l’apocalypse selon Chevillard n’est pas sans produire chez le lecteur de nombreux fous rires noirsdans son monde, et peu à peu nous amène à remettre en cause les évidences.
"Sans l'orang outan", de Eric CHEVILLARD
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